Le mot du président

L'Amour est un sultan auquel se conforme toute chose

 

Le soufisme offre un autre visage de l'islam que celui véhiculé par les médias en ce moment.

C'est certain, il est difficile de saisir que l’islam des bombes et des assassins n’est en réalité qu’une contrefaçon mortifère de la religion musulmane. Et l'idéologie wahhabite, la lèpre qui la défigure. Adepte de la contrainte totalitaire, l'islamisme est aux antipodes de la liberté de conscience que défendent les soufis : «  Si ton Seigneur l'avait voulu, tous ceux qui sont ceux sur la terre auraient cru. Contraindrais-tu les gens à devenir croyants ? » (Coran, Sourate 10, verset 99). Dans la légendaire mosquée d’Ispahan, un noble vieillard, les yeux étincelant de lumière me dit un jour : «  "Nulle contrainte en religion"  (Coran :2 ;256) a toujours été le flambeau qui éclaira l'islam ».

Mes heures sont embellies par un Bien-aimé dont l’amour est un trésor.

Nous désirons Quelqu’un dont il nous est impossible de nous passer.

Moi, je suis le Cheikh de la boisson et de l’échanson des beautés.

Je me plais à la folie de l’extase.

 

Mais n’est-il pas vrai que l’ivresse de l’amour divin affranchit l’homme de ses limites  ?

Vous auriez pu dire l’amour simplement : bien des hommes et des femmes ont accompli des actes extraordinaires en son nom. Le Taj Mahal, ce mausolée de l’amour admiré par le monde entier n'en est-il pas un exemple ? Alors, en quoi l'amour divin ne serait-il pas capable de transformer la vie de certains êtres et parfois de façon extraordinaire ?

J’ai connu l'un de ces soufis cachés aux yeux du monde pour qui les conventions sociales et religieuses n’avaient plus de raison d’être. Leur apparence est parfois déconcertante tout autant que leurs propos. Leur liberté donne à leurs enseignements un goût unique et une profondeur sans égal. L’incandescence de leur verbe brûle les apparences et laisse le cœur de ceux qui les écoutent ravis ou décontenancés et souvent les deux … Ils aident par leur fulgurance à lutter contre l’ankylose spirituelle ou le conformisme. Souvent incompris parfois rejetés, ils dissimulent la qualité de leur état intérieur sous le voile de l’anonymat ou d’une occupation surprenante. Mais ils ne font que réaliser une parole sainte du Prophète : « Multipliez l’invocation de Dieu jusqu’à ce que l’on dise   c’est un fou2».

Sidî Al-Alwî fut l'un d'eux : cadi3 de Séville, il quitta cette importante fonction administrative sous l'emprise de l’appel divin. On le retrouva dans les rues de Tlemcen4 avec pour seul compagnon un plateau en bois chargé de gâteaux au miel et de pâtes sucrées. Le grand théologien Ibn Mâra, fut frappé par ce vendeur de sucreries que les enfants suivaient en tapant dans les mains tandis qu’il tournait et dansait tout en chantant des mélopées inspirées par l’amour divin. Quand il fit sa connaissance, Sidi Alwî dévoila au théologien pendant deux jours les grâces du seul premier verset du Coran. Plus tard, Ibn Marâ confessa à ses élèves que toutes les connaissances et les mérites de son enseignement, il les devait à ce modeste vendeur de friandises.

J’ai répandu l’encens en proférant son Nom

Par amour éperdu, en hommage à Sa gloire

Un souffle s’est levé, et qui m’a fait connaître

Qu’à travers le parfum résidait Son essence.

J’ai alors touché à la certitude

Qu’il n’est dans l’univers autre que Lui. 

Al-Harraga

L'amour n'est pas le fait des tièdes, il bouleverse l'âme et demande un abandon total. Qui donc a la prétention de comprendre l'amour divin ? : « Celui que Nous comblons intérieurement de grâce, Nous le rabaissons quant à sa condition d'être créé. » (Coran : 36 ;68). Comme le remarque à juste titre le Cheikh ‘Abd al-Qâdir al-Jilânî : « Souvent la Prophétie a été assurée par des bergers et la sainteté par des étrangers5 . »

Un soir, Bichr, le célèbre va-nu-pieds, vagabondait saoul, il trouva traînant par terre, un bout de papier où était écrit la basmala ( Au nom de Dieu, le Miséricordieux, le Très Miséricordieux). Ramassant le papier6, il l'enveloppa dans un tissu propre et le plaça avec respect dans la fente d'un mur. La même nuit, un notable de sa région eut un songe dans lequel il lui était ordonné d'aller dire à Bichr : «  Puisque tu as ramassé Notre Nom par terre, que tu L'as nettoyé et parfumé, nous aussi Nous t’honorerons dans ce monde et dans l'autre. » Le notable finit par trouver Bichr dans un cabaret le verre à la main. Dès qu'il lui répéta les paroles entendues dans son rêve, Bichr se leva et fit ses adieux à la compagnie, disant : « Mes amis, Il nous appelle ! Nous y allons. »

Quand on évoque l’amour dans l’islam, on ne peut s’empêcher de penser au sort douloureux réservé aux femmes.

La situation de la femme en islam (burqua, violence etc.)  est le fruit d'un machisme injustifiable, institutionnalisé par les intégristes qui ont retaillé l'islam à la bassesse de leurs préjugés. En définitive, c'est la burqua de l’ignorance qu’ils souhaitent faire porter à l'islam tout entier. L'odieux traitement imposé aux femmes est emblématique de leur éloignement de la tradition du Prophète Mohammed  et de la révélation coranique qui leur ont donné, dès les années 630, des droits en avance de plusieurs siècles sur le reste du monde.

En ce sens l'exemple du Prophète est important pour éclairer le rapport de l'islam au féminin. Des nombreux témoignages fiables sur sa vie, aucun ne fait mention de maltraitance envers les femmes, bien au contraire, c'est la galanterie, la délicatesse du Prophète qui est mise en avant et la très haute estime qu’il avait d'elles. N'est-ce pas lui qui confia l’administration de la ville de Médine, (si importante à ses yeux) à l'une d’elles ? Et l'on peut rappeler le rôle capital de sa première épouse Khadija (dont il était l’employé) lors de l’avènement de l’islam.

 

Vous parliez du Prophète de l’Islam, mais on glose souvent sur son amour pour les femmes.

Le présupposé culturel occidental rend ce thème délicat  à traiter. A l’évidence, dans les siècles passés, un trouble fut jeté entre sainteté, amour et sexualité. De façon implicite ou explicite, l’amour humain ne siérait pas à un saint ou à un prophète, or la lecture de la Bible nous montre le contraire : voyez si les prophètes n’ont pas eu à faire avec la vie telle qu'elle est ! Ne serait-ce qu’Abraham dont ni juif, ni chrétien, ni musulman ne peuvent contester le statut d’intime de Dieu et qui eut fort à faire entre Sarah, son épouse et Agar, la mère d’Ismaël … sans parler de David et la célèbre histoire qui le lie à la mère de Salomon. Quant à Jésus, sa véritable relation à Marie-Madeleine7 reste à déterminer. Ceci pour dire une seule chose, ne rompons pas l'unité du Vivant si nous ne voulons pas d'une société névrotique. L'impur, ce n'est ni ceci ni cela, c'est ce qui ne se régénère pas dans la Lumière et l'Amour.

En ce qui concerne le prophète Mohammed, voici ce qu’il nous a dit : « Trois choses de votre monde me furent rendues dignes d’amour, les femmes, les parfums et l’oraison qui fut « la fraîcheur de mes yeux ». » Les paroles d'un Prophète nous invitent à ne pas rester aux rivages des mots. Pour tenter de percevoir leur profondeur, écoutons le commentaire du Cheikh Ibn Arabî8  : en substance, le Maître nous enseigne que si le Prophète mentionne son amour pour les femmes c'est en raison de l’imminence du rang qu'occupe le féminin dans la contemplation de Dieu. Comme il ne serait être question de saisir la réalité divine directement à travers son Essence qui est « hors d’atteinte » : toute contemplation nécessite un support, une substance, et par là même, la « contemplation de Dieu dans la femme est la plus intense et la plus parfaite. » c’est pour cette raison qu’analogiquement, dans l’ordre physique, l’union du masculin et du féminin est l’expérience humaine maximale de la volupté.

Cependant, comme le souligne le Cheikh, celui qui n’aimerai les femmes qu’à travers l’attraction du plaisir corporel se prive lui-même de la connaissance de la contemplation évoquée plus haut. L’acte sexuel n’est plus alors qu’une coquille vide, une « forme sans esprit ». Celui qui s’unit à une femme pour n’en connaître que la volupté physique ignore, en réalité, la portée métaphysique de son propre désir. Aussi conclut-il subtilement : « Cet homme est aussi ignorant à l’égard de lui-même que le serait un étranger auquel il ne s’est jamais découvert. » et c'est évidement réversible dans le sens féminin-masculin.

Cela induit d’importantes implications psychologiques et spirituelles dans le rapport qui lie l’homme et la femme, l'amour et le divin ; et explique bien des faux semblant et des perturbations actuelles.

Quoiqu’il en soit l’ignorance de l’homme limité à son désir sensoriel n’était certes pas celle du prophète Mohammed.

Le masculin et le féminin sont symboles et reflets de la présence divine, en ce sens, ils méritent notre attention car rien ne voile le divin. Comme le dit le saint parfait, le Cheikh Sidî Al-Alawî : «  Si d'aventure quelque chose pouvait voiler Dieu cela voudrait dire que ce quelque chose a un pouvoir sur Dieu, or cela est impossible : «  C'est Lui qui a pouvoir sur Ses serviteurs (...) » (Coran :6;18). Mais c'est aussi pourquoi il nous invite à nous détacher des apparences :

Sépare-toi des contingences et élève-toi vers leur Seigneur

Parce qu'elles sont appelées à disparaître comme toi,

par respect envers Lui, le sage consent à les abandonner9.

Cheikh Al-Alawî

Ne reproche-t-on pas aux soufis depuis des siècles l'amour et le rôle central qu'ils donnent au prophète Mohammed et aux saintes figures de l’islam ?

C'est un cheval de bataille des islamistes : combattre l'amour des croyants pour le Prophète et les saints voulant ainsi éteindre la lumière qui peut à tout moment démasquer leur ombre. Malgré leur volonté de créer une pensée unique, ils n’ont jamais pu abolir la dévotion et la gratitude des croyants envers ceux qui ont consacré leur vie à la transmission du Vrai. Les salafistes voudraient nous faire croire que l’amour du Prophète n'est pas à l’origine de l’islam : c'est une aberration. Alors, pourquoi le Coran nous dit-il : « Certes, Allah et Ses Anges prient sur le Prophète ; Ô vous qui croyez, priez sur lui et adressez-lui vos salutations. » (Coran : 33 ;56 )? Et à leur suite, les hommes ne pourraient pas exprimer leur amour intense pour le Prophète, et le considérer comme intercesseur !? La splendeur du soleil n’est en rien amoindrie par celui qui ne peut le voir. On demanda à Abû Yazid al Bistamî :

— Quelqu'un peut il surpasser le Prophète Mohammed ?

Il répondit :

— Quelqu'un peut-il l'égaler ? Ce que les hommes peuvent saisir de la noblesse de Mohammed c'est seulement comme des gouttes d'eau qui suintent d'une outre pleine10.

In shakartum… si vous êtes reconnaissants… kanâ Allahu shakiran… Allah est Celui qui est reconnaissant.

C’est pour cela que l’amour du Coran, des prophètes et des saints se confondent : le culte des saints n’est que reconnaissance, au sens de gratitude mais aussi de re-connaissance, reprendre conscience, ré-intégrer le Réel, la lumière et la certitude dont les serviteurs de Dieu sont les porteurs et les exemples. Au Maroc, les tombeaux de saints juifs et musulmans étaient fréquentés indifféremment par les deux communautés, n’est-ce pas magnifique ! Il existe dans tous les peuples une gratitude immense pour les hommes et femmes, connus ou inconnus, qui, de génération en génération, transmettent le flambeau de la Vérité. Abû Salâma rapporte que le Prophète dit à Médine : « Aimez celui qui aime Dieu et aimez Dieu de tout votre cœur. » Cette gratitude et cet amour se cristallisent par une vénération pour ces êtres d’exception vivants ou morts (mais que veut dire mort pour ceux qui sont rentrés vivants dans la mort ?) auxquels sont rattachés tant de bénédictions. Et bien sûr, pour le premier d’entre eux, le Maître des Maîtres, le Prophète Mohammed, source de toutes les Lumières. On demanda à Abû Yazid Bistamî11 de dire un mot sur le respect envers les maîtres : « Si Dieu ouvre au disciple une vision plus lumineuse que le soleil et que le maître le convie à une tâche très ordinaire et qu’il abandonne sa vision pour se consacrer à la tâche : dira-t-on que cela donne un aperçu du respect que l’on doit au maître ? »

L’amour qui unit le disciple et le maître joue un rôle fondateur dans une relation subtile en perpétuel devenir. Le disciple doit accoucher ce qu’a fécondé le maître en lui tant sur le plan spirituel que temporel. C’est à travers ce fruit que le maître et le disciple font un. Ainsi qui voit le disciple voit le maître.

 Ta tâche n'est pas de chercher l'amour, mais de trouver tous les obstacles que tu as construits contre l'amour. 

Djalâl-od-Dîn Rûmî.


Quel aphorisme soufi choisiriez-vous pour conclure notre entretien ?

Il y en a tant ! Mais comment puis-je m’exprimer sur l’Amour divin sans évoquer celui qui en fut un des nobles et fidèles serviteurs, la preuve vivante, le Maître vénéré des humbles et des pauvres, le Cheikh Adda Bentounès dont l’amour irriguait, telle une source pure, chaque instant de sa vie. A un visiteur qui lui demanda la base de son enseignement, il répondit : « L’humilité, la simplicité, la largesse d’esprit et surtout, l’Amour. Ah, l’Amour c’est lui qui berce le cœur, c’est lui qui purifie l’âme, c’est lui qui donne la force des grands sacrifices.

"Aimez, mon frère, aimez Dieu. Aimez tous les Prophètes. Aimez vos frères et sœurs en Dieu. Aimez ! Aimez toutes les créatures de Dieu, aimez pour aimer. Peu importe qui vous aimez, pourvu que l’amour soit votre maître et que vous en soyez l’esclave16. »

 

 

Philippe Yacine Demaison

 

 

 

1Le célèbre connaissant et sauveur ( ghwath) Sidî Shu’ayb ibn al-Hussein al-Ançârî al-Andalusî, plus connu sous le nom d’Abû Madyan al-Maghribî.

2 Ibn Hanbal : III, p. 68 et 73

3 Le cadi est un juge de paix et un notaire, réglant les problèmes de vie quotidienne : mariages, divorces, répudiations, successions, héritages, etc.

4On dit que Saint Philippe de Néri dansait dans les rues préférant passer pour un fou que pour un saint.

5Cf. Abdelkader Al-Jîlanî, Enseignements Soufis, Éditions Al-Bouraq, Beyrouth, 1996.

6Saint François d'Assise faisait de même.

7Cf. Jean-Yves Leloup, l’Évangile de Marie, Éditions Albin Michel, 1997.

8 

Cheikh Muḥammad Ibn Arabî al-Ḥātimī aṭ-Ṭāʾī ; né en 1165, à Murcie et mort en 1240, à Damas également appelé « ach-Cheikh al-Akbar » (« le plus grand maître »), ou encore « Ibn Aflatûn » (« le fils de Platon »), auteur de 846 ouvrages présumés. Son œuvre domine la spiritualité islamique depuis le xiiie siècle, et il peut être considéré comme le pivot de la pensée métaphysique de l'islam.

 

9Cheikh Al-Alawî, op.cit.

10Sarrâj, Luma, 408.

11 Cf. Abu Yazîd al-Bistamî, Les Dits de Bistamî, documents spirituels, Fayard, Paris, 1989.

12 Cf. Ibn Arabî, op.cit.

13Cf. Cheikh Tâdilî - La Vie traditionnelle c'est la sincérité (Ad-Dînun-Nacîhah)- traduction Antoine Broudier

14Cf. Abdelkader Al-Jîlanî, op.cit.

15 Ce hadith éclaire-t-il les propos du Père De Gennes ? : « Plus l'homme était uni à Dieu, plus il participait aux avantages de la liberté de Dieu même, qui par une union réciproque, lui en faisait une communication intime , pour l’élever en quelques manières jusqu'au privilège de la Divinité. » ? In Instructions sur les vérités qui concernent la grâce de N.S. Jésus-Christ, Paris, 1757.

16Cheikh Adda Bentounès, La Fraternité des Cœurs, Éditions du Relié, Gordes, 2003.

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Que peut-on entreprendre pour favoriser notre relation au Vivant ?

D’abord la louange : interpellons le Vivant avec sincérité par la prière, le chant, la danse, l’invocation, le silence – debout, assis, couché – toujours et partout. Et rappelons-nous une chose essentielle : l’homme est un pont entre le Ciel et la Terre. Sa noblesse est dans l’amour qu’il incarne. Dans et par le don.

L’animal prend, l’homme donne. L’acte de donner est inscrit dans les fondements physiques et psychiques de l’homme : le corps l’âme et l’esprit forment une unité : l’un peut être pris comme symbole de l’autre. Ainsi, il suffit de regarder comment fonctionnent les organes de notre corps (les uns au service des autres ) pour comprendre une loi essentielle de la dynamique du Vivant : notre santé fondamentale s’inscrit dans le Don. Or l’éducation que nous recevons nous conditionne à vivre la société comme un lieu de concurrence et de lutte et non comme un espace d’entraide et de la fraternité.

Ici, donner n’est pas une simple affaire de charité : le don dont nous parlons est exigeant. Il faut se donner soi même ! Et pour cela il faut avoir l’audace et le courage de répondre oui à la vie ! Comment pouvons-nous nous relier au Vivant, si nous passons notre temps à nous refuser à la vie ? Nous rêvons de grands destins, d’amour infini, d’accomplissement personnel et spirituel :mais quel prix sommes nous prêts à accepter et surtout que sommes nous prêts à donner?

Comme il est écrit : « celui qui donne est Moi1 » ; offrons-nous à la vie, dans la confiance. Pour cela nous devons être en mouvement ! Faire des choix ! Nous engager ! Donner ! Comme le dit le Cheikh Ibn Atta Allah :  « Qu’a-t-il perdu celui qui L’a trouvé ; qu’a-t-il trouvé celui qui L’a perdu2 ? »

1 Dialogue avec l’Ange, Aubier, Paris,1990, p. 325

2 Cheikh Ibn Ata Illâh al-Iskandarî, Hikam - Paroles de Sagesses, Arche Milano, 1999

La conscience de l'Un

         La conscience de l’Un est la plus haute expression de la quête spirituelle, et en même temps le sens et l’effort de la quête. Toute une partie de notre existence s'oppose en quelque sorte à la conscience de l'Unité, puisque la diversité nous assaille de mille parts, nous faisant dériver par tant de courants et d'illusions, qu’ils soient d’ordre émotionnel, matériel voire « spirituel ».

            Notre lucidité est mise à rude épreuve car les dérèglements  humains, qui sont la norme du monde d’aujourd’hui et qui nous touchent tous, ne nous laissent que peu de répit.  Trouver au sein de cette confusion, le chemin droit –mustaquim dans le Coran  – qui mène au diamant intérieur dont nous  parle Ste Thérèse d’Avila dans le château des sept demeures n'est pas aisé. La pression qu’exercent en permanence les activités trépidantes, les réactions émotionnelles incessantes nous désarçonnent alors même que nous devons avancer avec intrépidité et détermination vers la Terre de l'Un. En ce sens, une pratique et un enseignement qualifiés, même s’ils sont rares aujourd’hui, sont nécessaires pour garder le cap dans un océan agité.

            La voie du Cœur, celle de la Miséricorde qui inspire à chacun son authenticité et sa liberté d’être, est aussi nécessaire que la Grâce et le lien vivant contenus dans la Voie des Prophètes. Les obstacles sont nombreux,  la violence, le mensonge, l’avidité de plaire ou de détruire, la peur ne cessent de nourrir la fragilité humaine. Pour autant, ils ne sont, selon la belle expression d'un grand  disciple de Ramana Maharshi, qu’une montagne de camphre que le feu purificateur de l’Unité réduit à ce qu’ils sont en réalité :  un songe éphémère.

 

Philippe Yacine DEMAISON

Août 2017

 

Religion et violence

 

 

       Pour générer des comportements agressifs ou violents voire meurtriers, l’homme n’a nul besoin de la religion. Pour autant, les religieux n'ont pu éviter que les guerriers s’emparent  d’eux et les utilisent en les compromettant dans l’horreur des champs de bataille. Pourtant face à l’offense, la religion n’élève-t’elle pas le pardon au-dessus de la vengeance voire même du droit comme le souligne le Coran : «  La loi du talion est permise, mais si tu pardonnes, cela est  meilleur » (Coran. 2 :178). Car rien ne justifie aujourd’hui le meurtre en prenant le nom de Dieu comme témoin et prétexte.

       Ainsi des jeunes endoctrinés, par–là même ignorants, pensent servir Dieu alors qu’un peu de réflexion leur suffirait à comprendre  qu’ils  sont manipulés  par des intérêts politiques. Tout au long de l’histoire, la religion a servi de voile aux conquêtes et aux enjeux du pouvoir.        Cela suffit à certains penseurs pour exhiber Yahvé ou Allah comme précurseurs de la violence : ce n'est pas différencier ceux qui utilisent la religion pour eux-mêmes et  ce que le Sacré a permis.  D’évidence, les religions sont ou ont été une source de violence, mais au regard de l'histoire,  la part de l’instrumentalisation du religieux apparaît à la fois immense et évidente. 

       En revanche, si l’on revient à une vision métaphysique de la religion et à l’enseignement des saints, les notions  d’amour, de lumière et de pardon s'imposent comme les principaux attributs de la Présence Divine. La paix, l’ordre et l’équilibre sont le but de toutes les organisations traditionnelles liées au Sacré. Cependant, la puissance des forces chaotiques du monde, dont on ne peut nier l’existence, exigent en contre partie un bras puissant pour préserver cet équilibre — l’œuvre de Dieu, la part du diable... ? C’est pour cela que le Coran associe en permanence deux noms divins  Al Hakim et Al Aziz, le Sage et le Puissant. Que ce soit à l’échelle individuelle, à celle d’une société ou au niveau international, qui peut envisager de vivre sans droit, exempt de justice ?

       Une véritable justice appelle à une forme de sagesse et nécessite une force consubstantielle pour son respect. La plupart des sociétés actuelles confie cette sagesse aux hommes — les jurés d’assises par exemple —  cela a un sens, le Prophète ne disait–il pas que de la concertation  du groupe naît la lumière ? Mais je pense qu'un lien avec la verticalité, cette source d'où s’inspire la sagesse universelle est aussi nécessaire. Pour plusieurs raisons, toutefois je n’en retiendrais qu'une : celle de la miséricorde. Le Ciel incitera toujours  la communauté humaine à d’abord incarner la miséricorde, le pardon, avant la rigueur de la justice. En tant que musulman, c’est l’enseignement que j’ai reçu du Coran et de l’exemple du Prophète (sur lui, le salut et la paix). Ainsi mon cœur est-il meurtri de voir, aujourd'hui encore, des forces obscures et brutales travestir la lumière du Verbe coranique pour répandre le sang des innocents. Seules l’ignorance et la désorientation psychologique sont responsables de ces actes et, en aucun cas, la religion de Dieu.

 

Philippe Yacine Demaison

Juin 2017

 


 

Voeux

 

            Tu es Cela, la célèbre affirmation de la tradition hindoue délivre au monde moderne  désorienté un message puissant : celui de l’Identité Suprême rappelant à l’homme le sens de sa destinée: « Lorsque ton Seigneur dit aux Anges : “ Je vais établir sur terre un calife (lieu-tenant) ”» Coran (sourate 2, verset 30). Tu es Cela, nous invite à diriger notre conscience vers l’Unique, le substratum de toute existence : Celui qui vit en chaque chose et par Qui chaque chose vit comme l’enseigne la Voie des Prophètes. Venus des temps anciens, des rites sacrés, des lieux sacrés, des animaux sacrés sont rattachés à des présences subtiles que l’on déguise souvent par un vêtement mythologique. Mais : « C’est Dieu même, qui est la cause première de toutes choses, qui distribue différemment ces degrés, qui, demeurant toujours le même, les communique et partage toutes comme Il lui plaît. » nous précise Agrippa.

            Le culte de l’Unique nous préserve des impulsions et des illusions auxquelles s’adonnent nombre des pseudo chamanes d’aujourd’hui, s’exposant par leurs pratiques approximatives à de sévères déconvenues ainsi que les naïfs qui les entourent. « Dis : en vérité, Allâh égare qui Il veut et  guide vers Lui celui qui retourne à Lui repentant.” » Coran (13 : 27).

            Tu es Cela, n’occulte pas le respect de l’Oeuvre divine, l’infinie variété des formes, car l’Homme Universel porte en lui cette diversité : l’harmonie et l’équilibre même du monde sont en lien avec sa Forme. Il a reçu le dépôt de confiance (amana) faisant de lui le réceptacle parfait de la Présence et le détenteur de l’autorité. Mais l’homme s’égare, oublieux du Vrai, fuyant ses véritables responsabilités, abîmant la nature et lui-même. Ainsi ses potentialités, malgré l’amour divin, ne demeurent qu’une réalité virtuelle. «  Dis : « Allâhumma, Roi du Royaume ( Mâlika-l-mulk), Tu donnes le Royaume à qui Tu veux  et Tu ôtes le Royaume à qui Tu veux ; Tu élèves qui Tu veux et Tu abaisses qui Tu veux; en Ta main est le bien, et Tu es puissant (quâdir) sur toute chose. » Coran (3:26).

            ― Une barrière se manifeste semblant séparer le créé du non créé, l’existant de l’inconnaissable, et selon  l’expression d’Alain Daniélou, si tous les chemins mènent au Créateur, aucuns ne l’atteignent : « Dis : “ Allâh est l’Unique. Allâh, le Support universel. Il n’a jamais engendré, n’a pas été engendré non plus. Et nul n’est égal à Lui” » (112).

            La délivrance du Samsara est au-delà de cette barrière apparente, séparant l’ombre de la lumière, la circonférence du centre. Oser franchir ce pas, c'est devenir libre, c'est relier Shiva et sa Shakti. Ainsi, le signe de l’Homme Universel est-il la Croix et le passage vers le Centre s’établit par une communication totale des états de l’Être; la Paix, elle seule, est la voie d’intégration et de révélation. Que pouvons-nous souhaiter de mieux que de nous élever au-delà des limites bornées des êtres et du monde vers l’île des bienheureux, dans l'infini Royaume de la Paix ? Alors même que j’écrivais ses mots, j’ai reçu un message de Rishikesh en Inde disant : « The only thing you always search is a divine. » Cela sera donc notre vœu  pour cette nouvelle année 2017.

 

 

Philippe DEMAISON

 

 

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