Démeter ou la parole prophétique grecque

Selon la célèbre formule de Napoléon, qui en fabriqua un certain nombre, «  l’histoire est le mensonge auquel croient le plus de gens ».  Nous le savons, il y a l’Histoire des livres d’école et la « petite »  histoire qui croise la première  en révélant ses  véritables motivations ;  mais il existe  aussi  une méta-histoire,  celle qui transcende l’activité humaine l’incluant dans une dimension sacrée.  

Cette dernière est souvent peu visible,  pour autant il lui arrive quelques fois d’apparaitre aux yeux du public.  Ce  fut le cas en février 1940 en Grèce, mais avant d’en arriver aux faits,  il convient de faire un bref rappel  historique. Si la Grèce n’est pas le «  berceau de la civilisation[1] » comme on le dit communément,   elle n’en a pas moins  exercé  une influence considérable dans la construction de l’Occident et de l’Europe. On se contentera de rappeler à ce propos la fameuse formule de A.N. Whitehead : « l’histoire de la philosophie occidentale n’est en somme, qu’une série de notes à la marge des écrits de Platon. »

Du point de vue spirituel, l’héritage grec n’en est pas moins important, citons  rapidement Pythagore, et l’influence orphique qui alimenta la renaissance jusqu’à Novalis et Rilke,  le rôle de Delphes en tant  qu’omphalos qui résonne encore dans l’histoire sacrée de l’Occident. Une culture initiatique puissante qui relie  la spiritualité grecque à des  racines millénaires. Socrate,  lui-même, fut rattaché aux « mystères d’Éleusis » fondés par Déméter qui furent pratiqués pendant plus de deux mille ans jusqu’à l’incendie du sanctuaire près d’Athènes en 396 par Alaric le roi des Goths   germanique.  Pour autant, si le rituel initiatique disparut d’Eleusis,  Déméter  resta présente par l’intermédiaire de Saint Démétrios patron de l’agriculture — et l’on reconnait là une pratique répandue  consistant à maintenir l’influence des « divinités »  indo-européennes  sous un «  habit »   christianisé ( Cf. Sainte Brigitte chez les celtes) —  et cela jusqu’en 1820 où nonobstant la résistance des habitants, la statue de « Déméter-Démétrios »  objet d’un culte agreste  fut transportée en Angleterre… resta néanmoins un culte à une Sainte inconnue nommé Demetra jusqu’au début du XXème  siècle,  certainement le dernier vestige   de la présence du culte de Déméter.

Pour autant au début du mois de février  1940 intervint  un fait  curieux qui fut abondamment  relaté et discuté dans la presse athénienne  de l’époque[2]. Mircea Eliade, le célèbre historien des religions, n’hésita pas à le rapporter  dans sa non moins célèbre  somme,  l’histoire des croyances  et des idées religieuses[3] : il qualifia cet épisode le plus émouvant de la mythologie chrétienne de Déméter.

Voilà ce qu’il advint : dans l’un des arrêts de l’autobus Athènes-Corinthe, monta une vielle, « maigre et desséchée, mais avec de grands yeux bien vifs[i]».  Comme elle n’avait pas d’argent pour payer son billet, le contrôleur la fit descendre à la station suivante ; c’était justement la station d’Éleusis. Mais le conducteur n’arriva plus à redémarrer l’autobus ; en fin de compte les voyageurs décidèrent de se cotiser pour payer le billet de la vielle. Elle remonta dans l’autobus  qui, cette fois, repartit. Alors la grand-mère leur dit : « Vous auriez dû faire cela plus tôt, mais vous êtes des égoïstes ; et, puisque je suis parmi vous, je vous dirai encore une chose : vous serez châtiés pour la manière dont vous vivez ; vous serez privés même de l’herbe, même de l’eau ! », « elle n’avait pas fini sa menace, continue l’auteur de l’article publié dans l’Hestia, qu’elle avait disparu (…) Personne ne l’avait vu descendre. Et l’on se regardait, on regardait la souche des billets pour se convaincre qu’un billet avait vraiment été délivré».

Le message porté sous l’apparence de cette vielle  fustige l’égoïsme du peuple. Et l’imprécation de la « Déesse » semble toujours d’actualité.  Le jeune et fringuant premier ministre grec A. Stripas avec beaucoup d’humilité dénonça, il y a quelques jours,  cet égoïsme devant le parlement européen ;  citant les maux sortis de la boite de pandore de l’égocentrisme grec : corruption, clientélisme, évasion fiscale etc.  Autant d’attitudes individualistes qui ont, depuis de nombreuses années, gangréné  la société grecque. Tandis que dans un même temps,  avec un réel courage politique,  Stripas dénonce l’Europe de la finance, son arrogance,  ses intérêts partisans et ses conciliabules où se règle le sort de millions de personnes loin de l’agora et la clarté ; et il faut le dire, parfois, du simple  bon sens.  Aujourd’hui la société grecque, de quelques façons qu’on veuille bien l’imaginer, ne pourra avancer et survivre qu’en faisant preuve de solidarité. Mais au demeurant, si nous pouvons adresser un conseil aux européens,  c’est de ne pas éjecter, manu militari,  du bus de l’Europe une vielle grand-mère décatie qu’est la Grèce aujourd’hui.  Car il se pourrait que les paroles prononcées par l’Aïeule prophétique   à l’arrêt de l’autocar  d’Eleusis ne concernent pas seulement la Grèce mais l’Europe toute  entière. Faut-il rappeler à ce propos qu’il ne s’en est pas fallu de beaucoup lors de la crise de 2008 que ces imprécations ne deviennent une réalité pour nous tous.

Philippe DEMAISON

 

[1] Cf.  Black Athena, Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique, tome 1 : L'invention de la Grèce antique, Editions Presses Universitaires de France, Paris, 1996.

[2] Les faits relatés  sont issus de journal grec de l’époque, Hestia.

[3] Mircea Eliade, Histoire des Croyances  et des Idées Religieuses, Editions Payot, Paris, 2OOO.

 

 

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