L'Unité du Vivant


L’UNITE DU VIVANT

 

      En répondant à votre invitation, je ne cesse de penser à Tierno Bokar[1], ce sage malien qui, de sa modeste case, écoutait avec joie l’expression des  différentes sagesses des religions et les appréciait comme autant de fragrances subtiles d’un même jardin spirituel. Je suis heureux que vous puissiez offrir à vos élèves les possibilités et la richesse de la Rencontre. L’altérité est le passage obligé vers la découverte de soi-même. L’autre est le nécessaire miroir nous permettant de contempler le meilleur et le pire de nous-même.

       Depuis toujours l’homme est confronté à un dilemme : d’une part, affirmer son existence, dessiner les contours de son territoire personnel, familial, national, voire celui de sa foi. Et d’autre part, vivre, partager et confronter son existence et ses croyances avec celles des autres. C’est  au cœur de cette  tension interne que l’éducation joue un rôle majeur : faire que chaque enfant  puisse développer les qualités qui lui sont propres, l’originalité de sa personne,  tout en co-existant avec l’Autre, la nature, etc ...

      Ne pas résoudre cette équation nous réduit à affronter des crises personnelles et collectives : comment conjuguer croissance économique et préservation de la nature, développement personnel et cohésion sociale, reconnaissance de la diversité culturelle et cultuelle et affirmation de soi ?  Ces interrogations ont un  dénominateur commun : elles opposent intérêt particulier (le prendre) et conscience de la nécessité du tout (le donne). Prenons en exemple le drame écologique qui se joue aujourd’hui : pourquoi avoir mis en péril l’ensemble des écosystèmes de la nature  et pris le risque d’hypothéquer l’avenir même de nos enfants ?  En grande partie pour les intérêts particuliers de la finance.  Que reste-t-il des orgueils nationaux du XXème siècle sinon des monuments aux morts ?  Comment peut-on éduquer la jeunesse à ne pas réitérer les mêmes erreurs ? Comment l’aider à mieux comprendre le monde dans lequel elle vit, à y jouer un rôle positif —  éviter ce repliement égocentrique source de toutes nos souffrances ? 

      Si dans cette quête la connaissance est utile — toute citoyenneté se doit  d’être éclairée par le savoir — il n’en demeure pas moins que le génie  scientifique sert aussi bien la vie que la destruction. L’élan de la foi, à son tour, devrait nous y aider, pourtant, lui aussi,  à travers  l’histoire alimenta de  nombreux conflits.

       Qu’en conclure, sinon éveiller en plus de l’intelligence et de la foi une autre dimension de l’être humain.

      Pour ma part, je suis convaincu que nous n’avons pas encore suffisamment perçu l’importance de l’unité du Vivant, qu’elle soit écologique, sociale ou spirituelle.   Elle est  un point de repère indispensable — l’arché de la philosophie grecque —  permettant de dépasser les contradictions conduisant à l’affrontement.   Saint Bonaventure   enseignait que la nature, création du divin, est une source de compréhension des lois divines. Que nous révèlent-elles ? En somme, de simples évidences : la diversité est le signe extérieur de la richesse de la vie ! La biosphère forme un ensemble cohérent où l’interdépendance  des parties avec le tout nous invite à comprendre que les multiples formes du Vivant sont reliées par un principe d’équilibre et de cohésion. Nous retrouvons ce principe  dans nos démocraties : invoquer l’unité nationale face aux clivages partisans, c’est affirmer que la différence, si elle est nécessaire,  n’a de sens que par  l’unité qui la  transcende.  Tout est en lien, en niant  cette évidence nous prenons le risque de la division et de ses conséquences.

     Ainsi, j’apprécie votre démarche pédagogique consciente de la richesse de la diversité mais aussi de sa cohérence.  Le dialogue interreligieux est  une marche essentielle pour élever notre compréhension et percevoir, peut être,  que tout ce qui  monte converge selon la célèbre formule de Teilhard de Chardin.  Pour tout cercle, il y a un centre ;  pour toute montagne, un sommet. Combien plus encore que la raison,  la foi devrait nous stimuler à voir dans ces multiples visages, cultures et croyances la présence de l’Unique ! Qui peut encore prétendre à détenir seul la vérité ? La parole religieuse se doit d’être un passage de témoin vers l’universel, un éveil à la conscience de l’Unité du Vivant. Permettre à des jeunes de pouvoir entendre des voix plurielles dans une dimension aussi profonde et intime que celle de la foi est un acte pédagogique important.  Sans doute perçoivent-ils intuitivement que c’est au même Dieu que juifs, chrétiens et musulmans s’adressent par leurs prières. Fussent-ils sans croyances  que cela leur donnerait néanmoins un peu plus de foi en l’homme : une espérance dans une humanité tolérante, généreuse et fraternelle.  

       L’amour dont  parle Jésus n’est-il pas dédié à tous les hommes ? Il n’appartient pas à une culture ni même à une religion : il est de toutes les cultures, de toutes les religions  car il est, dans le cœur de l’homme, le signe de la présence du divin. L’islam à son tour va définir la foi  non pas  simplement par l’adhésion à un invisible tout puissant mais par la capacité de l’homme à ne pas faire à autrui ce qu’on ne souhaite pas qu’il nous fasse. C’est une invitation à voir dans notre semblable un autre soi-même : une pratique concrète de l’amour nous engageant à dépasser les limites de notre égoïsme naturel par une nouvelle compréhension de l’unité du Vivant. Si nous étendons cette vision au monde minéral, végétal et animal vous verrez qu’elle nous convie inéluctablement à un rapport plus juste et harmonieux avec la Vie. 

       C’est donc une réelle opportunité pour les enfants et les adolescents qui fréquentent votre établissement de trouver au sein de votre équipe pédagogique l’accueil et le respect de la différence. Permettre à ces nouvelles générations de voir par elles-mêmes que la diversité, lorsqu’elle est éclairée, ne conduit pas à la division mais vers l’Un, les aidera à trouver leur propre chemin. Comment  aimer, accepter l’autre et le tout Autre si l’on ne discerne pas qu’il est une partie de nous-mêmes ? Qu’y a-t-il de plus noble que de transmettre le goût des sagesses du monde à ces jeunes qui en sont les héritiers ?

      Le Prophète Mohammed affirma que la pluralité des points de vue est une bénédiction, c’est ce que je ressens au plus profond de moi quand vous me faites l’honneur de m’inviter à témoigner de ma foi et je vous en remercie.

Que la Paix soit avec vous tous.

         Philippe  Demaison

Publié dans la revue Notre Dame Providence, septembre 2012

©  Les Chemins du Vivant

 

 

 



[1] Cf. Amadou Hampâté Bâ, Vie et Enseignement de Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara, Editions du Seuil, Paris, 1980.

 

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