Se relier au Vivant

          Article paru dans la revue Source n° 10 : février 2009 


SE RELIER AU VIVANT


       Q- Dans vos interventions revient souvent l’expression « le Vivant » : pouvez-vous nous en dire plus et en quoi le contenu de cette expression peut-il nous aider à construire une société plus juste et plus équilibrée ?

      Il suffit de regarder le monde social et économique, la confusion des âmes, la dégradation de la biosphère pour comprendre à quel point nous devons reconsidérer notre relation au  Vivant. Notre société moderne, terriblement mortifère, manipule les gènes de la vie, modifie les schémas fondamentaux de la création. Une constatation s’impose : le lien de conscience et de reconnaissance intime qui unit l’homme au Vivant s’est considérablement affaibli.

    La crise actuelle est l’illustration de cet état de fait. La tempête qui a balayé récemment les grands places financière  du monde n’est qu’un signe supplémentaire qui s’ajoute à une liste déjà longue : celle d’un déséquilibre croissant et toujours plus rapide lié à  un éloignement de la Sagesse primordiale.  À ce propos, il n’est pas inutile de rappeler l’avertissement lancé par René Guenon[1]  lors d’une conférence donnée à la Sorbonne en avril 1925 : « La supériorité de l’Occident moderne n’est pas contestable, (…) mais de ce développement matériel excessif, l’occident risque d’en périr tôt ou tard s’il ne se ressaisit à temps. De divers cotés, on parle beaucoup aujourd’hui de « défense de l’occident » ; mais, malheureusement, on ne semble pas comprendre que c’est contre lui même que l’occident a besoin d’être défendu, que c’est de ses propres tendances actuelles que viennent les principaux et les plus redoutables de tous les dangers qui le menacent réellement. Il serait bon  de méditer là-dessus un peu profondément, et l’ on ne saurait trop y inviter tous ceux qui sont encore capables de réfléchir[2] ». 

      Cette dernière remarque qui fait référence à  tous ceux qui sont encore capables de réfléchir, me semble en lien direct avec le rôle qu’ont à jouer tous ceux et celles qui souhaitent un futur plus juste et plus fraternel. Plus que jamais, nous avons besoin de nous ressourcer dans une Sagesse vivante et universelle. Cette Sagesse est constituée des traditions millénaires venant de l’ensemble des peuples. Quelque soit notre confession ou notre absence de confession, nous ne pouvons nier que dans ce legs se trouve une vision à même d’aider l’homme à retrouver le sens de son existence et le respect de la vie.

       Ce patrimoine universel peut donc être une source d’inspiration pour essayer de réévaluer nos pratiques et tenter d’apporter une espérance et des solutions positives. Comme le disait Rabelais, un des représentants de cette  philosophia perennis  : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme[3] ».

       En France, la simple évocation du mot spiritualité  est génératrice de tensions. Elles sont  issues de notre histoire nationale. Il n’en demeure pas moins vrai que les stigmates du passé doivent êtres dépassés pour construire un avenir viable. Il est temps de réhabiliter la dimension spirituelle au sein de notre société ! Sortons de l’impasse, du confinement idéologique dans lequel nous sommes enfermés ! Nous avons divisé le Vivant en deux : d’un côté la Terre, de l’autre le Ciel. Ce déchirement intérieur, douloureux, est  à l’origine même de la relation destructrice que nous entretenons avec  la nature et avec nous-même.

      Ce qui se passe à l’échelle de la société est  le reflet de notre propre intériorité. Sur le plan personnel si nous faisons le bilan de nos existences, nous observons qu’il y a en nous des lieux de vie et des lieux de mort : des « endroits » où l’énergie circule, se régénère, devient féconde, aimante, généreuse, et d’autres, où règnent la confusion, l’angoisse, la souffrance et le doute. Généralement ces lieux sont marqués par la possessivité, la prétention, la démesure, l’intolérance. Qu’il s’agisse de notre vie intime, professionnelle ou religieuse nous n’y laissons plus pénétrer le Vivant. Ces lieux sont nos prisons intérieures : là où en manipulant le Vivant, nous blessons autrui et nous-même.


      Q- Comment pouvons-nous éviter cela ?

     Nous devons apprendre à nous connaître : c’est la quête d’une vie. Aucun  stage de trois jours ne règlera cette question à laquelle déjà nous invitais la sagesse grecque par le célèbre : « Connais toi toi-même » inscrit dans la pierre du temple de Delphes. Ne pouvant s’effectuer dans un cadre étroit, l’alchimie du Vivant commence donc par l’ouverture de notre espace intérieur. Pour cela, nous avons besoin d’acquérir un certain détachement et une liberté intérieure[4]… Être libre, c’est participer de façon la plus consciente possible au mouvement du Vivant qui se déploie en nous et hors de nous.

    Pour cela, nous devons nous reconnaître dans notre triple dimension : corps, âme, esprit. Notre âme, est située entre deux pôles symboliques : le corps et l’esprit. De fait, nous sommes influencés par des énergies contradictoires : les forces telluriques de la Terre qui raisonnent à travers notre nature adamique[5] et l’influence céleste présente[6] en  l’homme. Comme l’a dit le maître Zen Ummon : « A l’intérieur du cosmos, au sein de l’univers se trouve un trésor. Il se cache à l’intérieur du corps humain. » C’est la présence de la  lumière divine que confirme le verset coranique dans lequel le Divin affirme : « (…) Nous sommes plus près de lui( l’homme) que sa veine jugulaire. » Coran (Sourate 50, verset 16)

   En même temps que nous cherchons à rencontrer et à développer cette lumière intérieure, nous nous heurtons à la puissance des traces résiduelles que les différents stades d’évolution du monde vivant (les règnes minéral, végétal  et animal) ont laissés en nous[7]. Ce sont des énergies actives. Elles influencent et dominent nos choix : elles orientent, de façon visible ou cachée, la trajectoire de nos existences. A ce niveau, le travail de conscience demande d’identifier en quoi elles participent à notre déséquilibre ou au contraire dans leur acceptation et par leur transformation, nous aide dans notre réalisation à la fois humaine et spirituelle. C’est la mise au clair de ces lieux de Vie où de Mort que j’évoquais tout à l’heure.

   Apprendre progressivement à développer ce regard sur soi-même est essentiel. Il nous met en prise directe avec la réalité, sans fard ni artifice. Chaque scénario de vie est une occasion de progresser dans la connaissance de soi ; de faire le point sur l’état de nos conditionnements liés aux trois voiles fondamentaux que sont la passion, l’agression et l’ignorance.


     Q-J’aimerais que vous reveniez un instant sur la notion d’ouverture de notre espace intérieur que vous semblez placer en préalable à toute démarche spirituelle.

    Effectivement, cela mérite d’être précisé. Une disciple du Vivant  a fait un rêve au cœur du sujet. Avec sa permission, en voici l’essentiel : « Je me baignais dans une piscine quand en sortant un gardien me fit remarquer que l’on ne peut nager dans l’eau tout en gardant ses chaussures. »

    Dans la tradition soufie porter et/ou d’ôter ses chaussures est relié à l’arrivée de Moïse devant le Buisson Ardent. Perdu avec les siens dans le désert du Sinaï, Moïse vit un feu et dit à sa famille : « Restez ici ! J’aperçois un feu ; peut-être vous apporterai-je un tison ou ce feu me fera-t-il trouver une direction ? Comme il s’approchait, on l’appela : “ O Moïse ! Je suis en vérité, ton Seigneur ! Ôte tes sandales : tu es dans la vallée sainte de Tuwa. ” » Coran ( 20 : 10-12)

    Pour avancer, Dieu demande à Moïse d’enlever ses chaussures. Cela signifie que nous devons, parvenu à un  certain stade  de notre croissance spirituelle, être en capacité de déconstruire l’héritage que nous avons reçu. Et cela afin de développer une connaissance de soi plus vaste, moins liée à nos conditionnements.

   Ces derniers sont symbolisés par les chaussures avec lesquelles nous marchons dans le monde. Cet héritage est culturel, psychologique mais aussi cultuel. Certes, il est digne d’estime puisqu’il est nôtre : il nous a permis de nous construire. Mais nous devons travailler cette matière si nous voulons franchir une nouvelle étape — si nous désirons avoir l’opportunité de nous révéler à nous-mêmes. Naître à l’universel, c’est mourir à la multiplicité de nos conditionnements ; aux jugements obsessionnels avec lesquels nous cataloguons le monde et qui font écran à la relation que nous établissons avec la vie.

   Cette  maturation représente une étape essentielle dans le cheminement spirituel.

  Aller vers la connaissance de soi par le Vrai exige authenticité et force. D’autant que pour aborder la réalité du Vivant nous devons le contempler dans la totalité de sa manifestation. Dans ce qui nous plait et dans ce qui nous déplait, seul ou au milieu de la foule : « Tant que Je ne suis pas perçu en toutes choses, adore toutes choses en corps et en esprit » nous rappelle les upanishads.


   Q - Quel est dans nos vies l’impact concret de cette philosophie ?

   Il est considérable. Aborder l’existence à travers  cette initiation au Vivant modifie complètement l’approche que nous pouvons en avoir. La distinction du profane et du sacré disparaît pour laisser apparaître un dialogue avec la vie dans sa plénitude. Déchiffrer l’abc du Vivant dans la réalité elle-même, avec ce que cela comporte à la fois de simple et d’extraordinaire est une sensation merveilleuse. C’est un apprentissage et une surprise constante : voir comment le Vivant dialogue avec le Vivant, c’est extraordinaire : quelle sollicitude à chaque instant de vie, mais aussi quelle vérité ! C’est exigeant et assez cru. Comme le disait l’un des maîtres de ma lignée : « Le passé ne vaut pas d’être rappelé, le futur ne peut être vu ; ce qui compte, c’est l’instant présent[8]. »

   Par cet art de vivre, la relation au sacré, n’est plus celle d’un dogme, elle est un lien ; elle n’est plus une contrainte intérieure ou un devoir social : elle est un instrument de libération.

   Notre pratique spirituelle devient un acte de vie dans laquelle se régénèrent notre foi et notre énergie.

  C’est un fait, nos pensées, nos paroles, nos actes, nos prières peuvent être stériles où bien  fécondes. Cela dépend essentiellement de la façon dont nous sommes connectés  au Vivant.


       Q- Est-il encore possible de vivre cela dans nos sociétés ?

  Je pense aux  versets de l’évangile de Matthieu :   "Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps et de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu'eux ! » Matthieu (6,25-26)

  On demanda au Cheikh Abû Said : « Est-ce la pauvreté ou la richesse qui est la plus parfaite ? Il répondit : « La perfection consiste à se passer de tout. » puis il récita ces vers :

« Lorsque nous voyageons de nuit et que Tu nous précèdes,

             Il suffit à notre caravane d’invoquer Ton nom pour être guidée[9]. »

   Sommes-nous encore capable d’entendre cela aujourd’hui ? Avons-nous   confiance en la capacité du Vivant à répondre à notre appel ?

  Nous vivons dans ce que René Guenon a si bien défini comme « l’illusion de la vie ordinaire[10] » tant il est vrai que nos vies sont emprisonnées dans nos agendas surbookés. De plus, l’enseignement religieux tel qu’il est dispensé aujourd’hui est surtout d’ordre dogmatique et culpabilisant. Cela crée des perturbations psychologiques importantes et laisse peu de place à l’expérience authentique, à la rencontre de l’intime et au grandir ensemble. 


     Q – Quel est alors la part et le rôle de l’Autre dans ce processus ?

    Il est essentiel. Nous sommes à la fois des êtres de relation et de contemplation. Il y a donc  un équilibre à trouver dans cette bipolarité. C’est crucial pour notre harmonie et notre lien au Vivant. Mais la peur des hommes et la crainte du Dieu (en tout cas tel qu’on nous le présente) ne nous  facilitent pas le chemin. Beaucoup de nos démarches affectives ou spirituelles  sont des compensations  liées à ces peurs. C’est pour cela qu’il est essentiel de rappeler  l’amour et l’immense  miséricorde du Vivant : nous ne sommes pas  des orphelins perdus dans une des innombrables  galaxies de l’univers. L’amour est au cœur même de la vie. Toutes les transformations sont possibles. Mais le doute issu de nos blessures et de nos traumatismes nous paralyse. L’éducation au Vivant nous réapprend la confiance : nous ressentons que l’être humain n’est pas une excroissance  de la nature née  de la rencontre des forces aveugles du hasard et de la nécessité. Bien au contraire,  il est voulu  et même désiré : sa dignité est donc immense.

   L’amour est à la racine même de l’acte Créateur. Il n’y a donc pas de « péché originel », seul l’amour est originel. Comme le disais si bien Yvan Amar : « Un jour, vous pourrez sentir que la vie a confiance en vous et vous passerez alors du sentiment de manquer de quelque chose à manquer à quelque chose ». La différence est capitale.


    Q- On parle de plus en plus de développement, de réalisation personnelle, de la recherche du bonheur cela a-t- il un rapport avec votre propos ?

   Il y a beaucoup de confusion dans tout cela. Le fait que les religions ont trahi leur propos spirituel a laissé place à des « pratiques » très approximatives. On parle du moi, de l’inconscient, sans réelles qualifications psychologiques. Comme on emploie le mot spiritualité sans  expérience authentique, enracinée dans le temps par une pratique guidée. Au royaume des aveugles les borgnes sont rois. Jamais ce proverbe n’a été si actuel.

    D’ailleurs, l’ enseignement dont je vous parle n’a pas pour ambition de vivre des relations « réussies » mais de passer de relations évitées et incomplètes  à des relations vivantes. Beaucoup de personne recherchent le bien être, le bonheur, d’autres l’éveil mais peu d’entre  nous  acceptent de grandir par l’autre. D’une certaine manière, on veut devenir maître avant d’avoir été disciple : c’est typiquement une démarche liée au matérialisme spirituel qu’a si bien dénoncé le grand maître tibétain Chögyam Trungpa.

    Le manque de clarté dans la définition même de la spiritualité engendré par l’ignorance occidentale permets aujourd’hui à chacun de picorer dans le patrimoine universel de la sagesse et de penser par là même qu’il se situe au-delà ou au-dessus des traditions. Il  faut dire qu’un  véritable business s’est développé autour de cela. On ne peut qu’inviter chacun à être vigilant et à lire ou relire l’œuvre de René Guenon, certes parfois ardue, mais au demeurant indispensable sur ce sujet. Et de rappeler le rôle croissant de la pseudo-spiritualité qui profite de l'ignorance de la plus part des occidentaux des véritables fondements d'une voie spirituelle. la recrudescence "d'enseignants", "d'intervenants spirituels" ou" thérapeutiques" qui n'ont côtoyé des maîtres spirituels authentiques,  pour le mieux, que de loinx en est le signe évident.

        Q- Mais un autre écueil n’est il pas la fuite de notre responsabilité en tant qu’homme ?

      La tentation est  de vouloir se débarrasser du fardeau d’un moi trop lourd tant il nous encombre par ses désirs contradictoires, ses doutes et ses faiblesses. Se pose alors un problème sérieux : le Vivant ne se plie pas à notre volonté. Il nous rappelle à chaque instant qu’ avec le Tout Autre, il y a tous les autres.  Nous nous frottons à  cette énergie duelle qui nous bouscule sans arrêt et dont nous voudrions bien interrompre le flux permanent. Mais demeure toujours la réalité tranchante du monde phénoménal : nous et autrui. Il y a tant de souffrance et  de désillusion !  Depuis des milliers d’années l’homme essaie de faire équipage avec cette énergie sans que ne cesse de se poser à lui la même la question : comment vivre avec le Vivant ?

 

    Q- Alors je vous la pose…

La réponse nous la connaissons tous : en réunifiant le Vivant en nous.

 

Q- C’est un fait,  toutes les traditions affirment que le Tout Autre  et tous les autres, comme vous dites, ne sont que l’expression d’une seule et même réalité.

    Oui, mais qui s’en préoccupe vraiment et en tire les conclusions qui s’imposent ?

   Nous sommes trop affairés par nos fausses identité sensées nous aider   à survivre dans  notre vie quotidienne. Ce sont les béquilles que nous utilisons pour gérer  la réalité du  choc permanent produit par cette énergie duelle. Cette dernière  libérée à travers nos émotions : acceptation, rejet, ambition, peur, amour, jalousie, haine… magnétise en permanence notre attention et nous empêche de percevoir le lien et l’origine de l’ensemble du processus.

   Des blessures affectives de l’enfance aux violences de l’âge adulte nous construisons une carapace sensée nous protéger mais qui nous coupe, en réalité, de la racine du Vivant. Peu à peu, toutes les violations faites à notre vérité intérieure nous enferment dans une prison qui, au fur à mesure du temps, devient un labyrinthe dont il n’est pas aisé de sortir.

   Nous nous sentons pris au piège par la souffrance et les désillusions grandissantes qui nous réinterrogent sur nos choix de vie. Pour sortir de cette nasse, nous devons commencer par  considérer le Vivant tel qu’Il est et pas uniquement  à travers l’optique de nos phantasmes émotionnels ou spirituels. Mais nous acceptons rarement de rencontrer  l’expression du Vivant dans toute son amplitude, c’est pourtant la plus belle façon d’honorer ce qui Est.

 

      Q- Pourquoi ?

     Cela nous renvoie à la notion de confiance en l’intime de soi . Si nous sommes une infime parcelle du Vivant nous sommes en même temps unique. C’est en essayant de  créer une relation totale à ce qui est que nous découvrons qui nous sommes.

   Cependant, nous préférons conduire qu’être conduit : ainsi, nous essayons de faire rentrer le Vivant dans nos objectifs et nos désirs. Mais qui trompons nous en fin de compte? C’est le conflit des volontés que reflète la prière chrétienne : que Ta volonté soit faite et non la mienne. Écouter le Vivant quand il frappe à notre porte est une aide  précieuse pour avancer pas à pas dans une démarche authentique ! C’est ce qu’illustre la très belle nouvelle écrite par Dino Buzzati intitulée le « K[11] », ou toute sa vie un pécheur  fuit une sorte de monstre marin qui ne cesse de le poursuivre. À la fin de sa vie, harassée, il accepte la rencontre. Le monstre se dévoile et lui dit : « enfin te voilà ;  je ne t’ai poursuivi que pour te donner cela. » Et il lui remet un cadeau inestimable. Vous comprenez le sens ? Nous devons éclairer et se faisant réunifier  les différentes parties de nous-mêmes. Comme le disait un célèbre indien Yaqui : « Puisque nous allons mourir avec la totalité nous même pourquoi ne pas  tenter de  vivre avec[12] 

 

Q - Vous avez dit au début de notre conversation que nous manipulions le Vivant, pouvez vous expliciter cette idée ?

Oui. Nous sommes si obnubilés par nous même que nous perdons le lien avec le courant de la vie. Nous devenons alors rigides, quelque chose se fige en nous : nous sommes alors dans l’incapacité d’accompagner la dynamique du vivant. Nous nous sentons si seuls ; nous portons tant de choses inutiles. De nombreuses maladies physiques et psychiques s’enracinent dans cette fermeture intérieure. Afin d’évoluer, attachons nous à comprendre en quoi le Vivant est perturbé en nous. Le Vivant dont nous parlons est à la fois la source et le lien entre toutes les formes d’existence. Soyons à  l’image de l’océan qui ne garde en lui que le vivant et rejette au rivage ce qui est mort, d’instant en instant.

Cette idée est une source d’inspiration constante. J’y vois à la fois quelque chose de merveilleux et d’exigeant. D’abord l’humilité: toutes les eaux se déversent dans la mer car elle se tient plus bas que tout le monde. Elle absorbe les détritus naturels et les transforme en source de vie. Elle ne cesse d’être féconde, d’entretenir, mais aussi de donner la vie à la terre entière par la pluie qu’elle génère. Cependant, pour maintenir cette dynamique, le Vivant ne peut garder le mort en lui[13].

La mort est la mort : en fait, la mort ne tue pas ! Seul le vivant augmente ou diminue. Mais encore faut-il avoir le courage de faire face à ce qui est : il y a un très beau verset coranique qui dit  en substance : « Qui vous attribue la nourriture du Ciel et de la Terre ? Qui détient l’ouie et la vue et qui fait sortir le vivant du mort et le mort du vivant, (…) »  Coran (10 : 31)

C’est un travail initiatique essentiel que de départir le vivant du mort en nous afin de retrouver la vue et l’ouie… C’est à ce prix que  nous retrouvons le  lien avec notre bonté et notre santé fondamentales, source inépuisable de guidance et de rayonnement intérieur.  Nous retrouvons alors la souplesse nécessaire pour accepter les transformations du Vivant.  Car Il nous provoque ! Nous sollicite sans cesse pour nous faire «évoluer » : Yvan Amar a donné un très bel enseignement à se sujet: « Être vivant, c’est être dans le grandir de Dieu, c’est faire grandir, c’est faire tourner, c’est prendre, transformer, donner (…) Être vivant, c’est être vivant de ce grandir là. Alors je peux comprendre ce que veut dire tuer. Tuer c’est ne pas transformer[14].

    

      Q- Que peut-on entreprendre pour favoriser cette relation au Vivant ?

     D’abord la louange : interpellons le Vivant avec sincérité par la prière, le chant, la danse, l’invocation, le silence – debout, assis, couché – toujours et partout. Et rappelons-nous une chose essentielle : l’homme est un pont entre le Ciel et la Terre. Sa noblesse est dans l’amour qu’il incarne. Dans et par le don.

      L’animal prend, l’homme donne. L’acte de donner est inscrit dans les fondements physiques et psychiques de l’homme : le corps l’âme et l’esprit forment une unité : l’un peut être pris comme symbole de l’autre. Ainsi, il suffit de regarder comment fonctionnent les organes de notre corps (les uns au service des autres ) pour comprendre une loi essentielle de la dynamique du  Vivant : notre santé fondamentale s’inscrit dans le Don. Or l’éducation que nous recevons nous conditionne à vivre la société comme un lieu de concurrence et de lutte et non comme un espace d’entraide et de la fraternité.

         Ici, donner n’est pas une simple affaire de charité : le don dont nous parlons est exigeant. Il faut se donner soi même ! Et pour cela il faut avoir l’audace et le courage de répondre oui à la vie ! Comment pouvons-nous nous relier au Vivant, si nous passons notre temps à nous refuser à la vie ? Nous rêvons de grands destins, d’amour infini, d’accomplissement personnel et spirituel : mais quel prix sommes nous prêts  à accepter et surtout que sommes nous prêts à donner?

    Comme il est écrit dans les Dialogues : « Celui qui donne est Moi[15] » ; offrons-nous à la vie, dans la confiance. Pour cela nous devons être en mouvement ! Faire des choix !  Nous engager ! Donner ! Comme le dit le Cheikh soufi Ibn Atta Allah :  « Qu’a-t-il perdu celui qui L’a trouvé ; qu’a-t-il trouvé celui qui L’a perdu[16] ? »


     Q- Mais comment prenons nous conscience de la réalité de ce lien ?

    Celui qui est relié au Vivant le sait : où qu’il soit  il n’y a plus en lui le sentiment lourd et minéral de la solitude.  Un dialogue fécond, subtil et permanent s’établit avec la vie. C’est une relation forte, mais emplie de miséricorde. Tomber sept fois, se relever sept fois. Et de ce point de vue, le lien avec une tradition authentique est essentiel[17].

   Cette expérience éveille peu à peu notre conscience, et nous guide vers l’accomplissement de nous même: recevoir-transformer-donner. La souffrance des autres devient nôtre. Bien au-delà de nous, l’immense grâce du Vivant agit. Elle transforme la négativité en force positive agissante : « Voici quels sont les serviteurs du Miséricordieux : ceux qui marchent humblement sur la terre et qui disent « Paix » aux ignorants qui s’adressent à eux (…). » Coran ( 25 : 63). Mais aujourd’hui, l’homme n’est plus un berger mais un loup assujetti aux forces que le monde exerce sur lui.

    Cependant, le don est le contrat naturel qui unit l’homme et la création : la rupture de ce contrat est à l’origine de la plupart de nos problèmes individuels et collectifs. Le libellé de ce contrat est l’expression du  pacte primordial qui relie la vie à sa source et à l’ensemble du monde vivant : le respect et la préservation du vivant, la fraternité, la gratitude et la louange au Vivant en sont les principaux éléments. Force est de constater que l’humanité les viole avec constance et dans tous les domaines.

     Le résultat est là. Les menaces qui pèsent sur son avenir se font chaque jour un peu plus précises.


      Q- Vous posez la question de l’avenir de la société : en quoi le Vivant peut il nous aider à retrouver une vision juste ?

     Les dégâts environnementaux et humains  qu’a provoqués le système actuel sont sans commune mesure dans l’histoire de l’humanité. La souffrance  de la nature et des hommes est considérable. Plus la situation sociale et économique se déstabilisera — ce qui est malheureusement  inéluctable, si nous nous ne relions pas à un principe transcendant — plus la confusion et la désespérance augmenteront. Cela nous aidera-t-il à retrouver un peu de bon sens ? Espérons le.

    La pyramide sociale sur laquelle est bâtie notre société  symbolise assez bien la situation: une minorité arrogante au sommet qui jouit du labeur et de la peine d’une majorité souffrante. C’est aussi le symbole de l’homme actuel dans son rapport avec la nature : assis au sommet de la création il use et abuse de celle ci sans vergogne, jusqu’à vouloir la façonner à travers les OGM et les manipulations génétiques.  C’est à l’image de ce que l’homme est aujourd’hui: confus et dangereux.

     Plus que jamais, nous avons besoin de points de repère pour ajuster une vision saine du futur et de ce point de vue le cercle me semble plus représentatif de la dynamique du Vivant. Il est porteur d’une philosophie plus apte à nous aider à construire un avenir vivable. Car sur la circonférence d’un cercle, chaque être est à la fois le premier et le dernier. Chacun est au service de tous.

     À l’inverse de la pyramide, le cercle permet à tous de prendre conscience les uns des autres : c’est-à-dire de mesurer à la fois notre  propre valeur mais aussi l’interdépendance qui nous relie les uns  aux autres. S’il manque un point à la circonférence d’un cercle la chaîne est rompue. Cela nous rappelle à l’humilité nécessaire dont nous ne devons jamais nous départir, en particulier face  au plus faible d’entre nous, mais également face aux différents règnes de la nature. On comprend mieux ainsi les vérités des anciens : prendre soin des autres c’est prendre soin de soi-même. J’aime beaucoup ce hadith qui dit : « Celui que Dieu aime le plus est l’être qui prend le plus soin de la création ». Apprenons à aimer la partie divine que nous voyons avant de prétendre aimer celle que nous ne voyons pas…  le monde ira certainement mieux.

      Promouvoir le système pyramidal c’est être serviteur d’une force aveugle ; prendre sa place dans la ronde du  cercle du Vivant,  c’est être serviteur du sens. Le passage de la culture de la pyramide à celle du cercle nous conduira à une véritable transformation intérieure et sociale et la femme y jouera un rôle central. 


      Q- Pourquoi, d’après vous, le rôle de la femme est-il si important ?

       La mère est la première initiation au vivant.  Le rôle de la femme et du féminin de l’être qu’elle incarne est donc essentiel. Les drames qui menacent notre société sont en partie dus à la rupture d’avec le pôle féminin de la création. Dans les sociétés traditionnelles (dont l’étymologie est transmettre justement) la mère donne la vie, mais aussi et surtout, elle incarne les valeurs fondamentales du Vivant et en assure  la transmission. 

     Par sa bienveillance maternelle,  ses connaissances et le lien qu’elle entretient avec la nature (notamment à travers la  nourriture et la médecine) ; par « le culte des ancêtres » ou, tout au moins, par la reconnaissance de l’arbre généalogique, elle enracine l’enfant à la terre.

      Par la connexion  avec le lignage  des  anciens, vivants ou morts ; par son enracinement dans une lignée spirituelle,  elle relie l’enfant au Ciel. Ainsi à travers son état d’être elle nourrit l’enfant, en le connectant à la double dimension de l’existence  : terrestre  et céleste. Elle réunifie le vivant en lui.  Ce faisant,  elle lui  facilite l’accès à sa profondeur et lui révèle subtilement l’unité de  son être : d’ailleurs tahténah en hébreu signifie à la fois profondeur et mariage : image de cette quête intérieure et de la rencontre du féminin que l’homme devra réaliser pour atteindre à l’age adulte la plénitude de son être.

       Sur le plan psychologique et spirituel, on  mesure  tous les apports de cette première transmission mais aussi l’impact de tous les manques liés à son absence ou son incomplétude.     Dans un ouvrage récent[18], treize grands-mères — appartenant à des traditions spirituelles différentes —  voient dans la dégénérescence du monde le signe extérieur de la dégénérescence du féminin de l’être en nous ; et je crois qu’elles ont raison d’affirmer que l’état d’éloignement de l’homme avec la Terre est avant tout l’expression de sa déconnexion d’avec son intériorité spirituelle.  Elles nous rappellent aussi comment leurs paroles portent les mythes et les contes aux oreilles de l’enfance et l’on sait à quel point le « récit mythique » est structurant pour la psyché humaine.

     Dans un même temps, on ne peut oublier qu’en Occident que les religieux ont joué un rôle capital  dans cette dégénérescence en « diabolisant » la femme ; en la considérant finalement comme un être à part et limité face à la norme positive du masculin. Mais la sanction de l’histoire est déjà inscrite dans la stérilité spirituelle qui les frappe. Regardez la concordance entre le symbolisme et l’histoire : traditionnellement on associe dans le même symbolisme l’eau et le féminin - en arabe le matrice de la femme et le nom divin de la Miséricorde, Rahman-Rahim, ont la même racine étymologique. En hébreu, eve, hawwa, est appelé ainsi parce qu’elle est la « mère de toute vie » genèse (3,20). On comprend le rapport étroit existant entre d’une part l’eau, la fécondité et la miséricorde et d’autre part  le feu, la stérilité et l’agressivité.

     Prendre en compte cet état de fait me semble essentiel pour envisager la construction d’une société d’éveil. La période de l’enfance est si sensible dans le devenir d’un être que le rôle de cette première initiation au Vivant transmise par la mère revêt, un caractère primordial. Ne  mesure-t-on pas chaque jour un peu plus les dégâts d’un « masculin » livré au démon de sa toute puissance ?

        Dans un sens plus élevé, l’idée de matrice nous conduit à évoquer en guise de conclusion la notion de la tradition primordiale.  Cette matrice originelle à laquelle sont reliés, à travers l’histoire des hommes, toutes les traditions authentiques, nous rappelle que la seule finalité légitime d’une spiritualité est d’ouvrir notre conscience à une vision plus large, plus universelle. Heureusement, dans le patrimoine de toutes les traditions, il existe des êtres qui ont eu accès à cette connaissance. Pour  Ibn Arabî, par exemple, toutes les religions, toutes les croyances, même les plus matérielles, sont une louange au Seigneur consciente ou non. Car rien de ce que peut adorer l’homme n’est en dehors du cercle de la création : chaque louange reviens au Vivant : «  À celui qui te demande où Je suis : réponds,  « Il est » sans où ! ».

          Philippe Demaison

©  Les Chemins du Vivant


 

 



[1] René Guenon, auteur d’une œuvre remarquable, fut l’un des grands esprits du XX siècle et un exceptionnel serviteur de la spiritualité.

[2] René Guenon, La Métaphysique Orientale, Editions Traditionnelles, Paris, 2004

[3] Cf. François Rabelais, Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, Paris, 1532

[4] Cependant cette liberté ne veut pas dire être livré à soi-même et donc à ses illusions : en ce sens, la Voie (l’initiation, l’enseignement, le maître et les disciples) joue ici un rôle capital.

[5] Une parole (hadith) du Prophète Mohammed affirme : « Vous êtes tous d’Adam et Adam est de Terre. »

[6] Cf. René Guenon, Luz ou le séjour d’immortalité in Le Roi du Monde, Gallimard, Paris, 1958

[7] Dans notre substance subtile ( jawharuhu al latif)  précise le Cheikh Al-Alawî. Cf. Recherches philosophiques, Editions les Amis de l’Islam, Paris, 1984

[8]  E. Monawwar, Les Etapes Mystiques du Cheikh Abu Said, Desclée de Brouwer, Paris, 1974

[9]  Ibid.,p.322

[10]  René Guenon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps,Gallimard, Paris, 2003

[11] Dino Buzzati, le K, pocket, Paris, 1993

[12] Carlos Castaneda, Le Voyage à Ixtlan, Gallimard, Paris, 1974

[13] Le parallèle avec l’homme est surprenant :le pourcentage entre la matière et l’eau composant notre corps est sensiblement le même que celui qui existe entre la terre et les océans.

[14] Cf. Yvan Amar, Les Dix Commandements, Les Editions du Relié, Gordes, 1995

[15] Dialogue avec l’Ange, Aubier, Paris,1990, p. 325

[16] Cheikh Ibn Ata Illâh al-Iskandarî, Hikam - Paroles de Sagesses, Arche Milano, 1999

[17] René Guenon, Aperçus sur l’Initiation, Edition Traditionnelles, Paris, 1986

[18] La Voz de las Trece Abuelas, Carole Schaefer, Luciernaga, Barcelone, 2008

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