Le cercle

Le Cercle

 Le Cercle est l’outil par excellence de transmission et d’expérimentation des Chemins du Vivant. Il nous invite à une considération mutuelle et à un mode de fonctionnement par lequel chaque participant peut s’exprimer et recevoir ce qui lui convient. Le Cercle rayonne vers l’extérieur : il agit. Vécu ainsi, il permet d’éprouver l’altérité non plus comme une compétition mais comme une opportunité. C’est la voie du grandir ensemble qui nous réapprend le sens de la liberté et de la responsabilité face au Vivant.

        Quant au Cercle de méditation, de par sa qualité et son intensité, il dévoile la réalité de notre être intérieur. S’instaure alors un face à face authentique avec nous-mêmes et la source de la vie. Moins soumis aux perturbations extérieures,  le lien intérieur se restaure, la stabilité psychologique et émotionnelle s’accroît. Par un accompagnement personnalisé, au-delà de la forme religieuse, sont transmis et expérimentés de façon très précise des enseignements immémoriaux reliés à notre temps.

 

De la pyramide au Cercle

 

« Et j’ai songé sur l’absolu et le difficile que la pyramide ne descende pas de Dieu vers les hommes. »

Saint Exupéry

Si le cercle est le symbole  du Vivant, la pyramide est le signe de notre temps. Néanmoins, la philosophie du cercle et de la pyramide ne conduisent pas au même futur.  Quelle vision allons-nous privilégier ? Celle qui affirme que « l’homme est un loup pour l’homme » selon la formule de Hobbes, ou celle qui  relie toutes les créatures par le lien de la fraternité, comme l’enseigne François d’Assises ?  Ainsi, la nature peut être envisagée comme un cercle où il n’y a ni premier ni dernier, l’expression parfaite de  l’interdépendance et de la cohérence.  Toutes nos problématiques économiques, sociales et religieuses s’enracinent dans ce dilemme entre égoïsme et don : entre un système pyramidal orienté vers le pouvoir et le profit et le partage du Cercle dédié au vivre ensemble.  En ce début de XXI siècle,  l’expérience de la pyramide  a  trouvé son apogée dans la  prédation du libéralisme économique mondialisé. Se donnant l’apparence  d’une puissance stable, elle se révèle friable, incertaine. L’American way of life, étendard du monde civilisé est à terre. L’insécurité et l’instabilité psychologique atteignent des sommets car, depuis vingt ans, la rapidité des crises qui se succèdent affaisse les fondations de ce système.

 

Que  veulent nous dire les crises majeures récentes ? La nature de leur intensité, leur résonance mondiale, la fréquence de leur rythme, signent la gravité sans cesse croissante d’un malaise profond. Non seulement ces crises ont un sens mais elles ont un lien entre elles. Elles sont la résultante de cette vision pyramidale qui nous éloigne de l’unité du Vivant. C’est un processus et non une évolution « naturelle ». Nous ne pouvons pas nous en déresponsabiliser. Cette fuite en avant reflète  un état d’esprit  que les peuples premiers et les anciens ne partagent pas avec nous. Pour eux, le ciel, la terre et l’homme forment un tout indissociable et interactif où le poids des actes, des paroles et  des pensées influe sur la chaîne du vivant. Et nul besoin d'être prophète pour prédire que dans les mois ou les années à venir, quelques évènements «imprévisibles» viendront  à nouveau bouleverser l’équilibre  du monde.

 

Le manque d’aujourd’hui n’est ni l’argent, ni l’intelligence, ni les ressources ;  c’est l’absence d’une compréhension claire de la situation. Chez les Grecs encore, l’intelligence de l’homme s’appuyait sur une doctrine métaphysique, une vision universelle,  en lien avec ce  moteur immobile  dont nous parle Aristote.  Pour l’homme relié, penser le monde uniquement enserré dans les bornes du temps et de l’espace, c’est se condamner à être prisonnier du relatif, du contingent, de ce qui se dissout. C’est être voué à la faiblesse. Ainsi, tous les rituels anciens ramenés à ce qu’ils ont d’essentiel ne visaient qu’à restaurer le sceau de l’unité primordiale brisée par l’éclatement du multiple. Ce temps primordial, ab origine[1], susceptible d’éviter l’aggravation de la « dispersion-division »  et donc  le chaos.

 

L’homme moderne a voulu occuper le centre du cercle. Une situation illégitime qui le contraint au désordre, à la confusion et au déséquilibre – c’est cela sa véritable chute, ne plus être à sa place. Car l’équilibre et l’harmonie d’un être ou d’une collectivité résultent de la conformité de son action avec sa nature essentielle et les lois qui y sont inhérentes.  Or nos actions aujourd’hui sont adharma selon la perspective indienne : en opposition avec les lois du Vivant. Le bilan est consternant; en France selon les données officielles, toutes les dix minutes un adulte de moins de vingt-cinq ans  essaye de mettre fin à ses jours. Quel désastre ! Placé ainsi au  sommet de la pyramide du Vivant,  l’homme est dans une solitude extrême, il n’a plus l’humilité de se relier à la nature  qui l’entoure et la force d’assumer l’Esprit qui est  en lui. En vérité, l’être humain n’est pas fait pour vivre dans un tel esseulement. Il a perdu la valeur même de son existence : être  le  fils du Ciel et de la Terre. Cette magnifique définition taoïste  l’aide à trouver sa juste place ; il est à la fois terre parmi la Terre, un élément de la création dans le grand cycle du Vivant où chacun dépend étroitement de l’autre et le porteur du feu du Ciel. Mais cela a-t-il seulement un sens pour les « lois » du marché qui exacerbent ce qu’il y a de plus animal en nous, l’avidité.

 

Au plus fort de la crise que nous traversons, qu’est devenu l’homme dans l’entreprise ? Une entité individuelle, isolée, fractionnable. Un homme mutable, réversible,  qui doit se mouler aux exigences des fonds de pensions gérant les évolutions économiques et sociales du monde. Pendant ce temps, les princes de la pyramide  manipulent  à des vitesses toujours croissantes des sommes vertigineuses. Dépassé par sa voracité, l’homme financier confie son ubuesque désir de puissance à des machines. Des black box, portant si bien leur nom, qui conduisent  les chevaux endiablés et volatiles de la finance vers l’inévitable précipice.  Dans ce monde informatique où se joue l’avenir de millions d’hommes ce n’est pas le silence mais le bruissement  de la folie humaine qui ne contrôle plus  sa création.

 

  Chacun de nous a pris part au désir de cette pyramide, à ses promesses et nous en portons tous le poids.

 

Incapables de saisir le sens profond de la situation, nous en sommes à refaire du neuf avec du vieux, à proposer des alternatives qui n’en sont pas. Elles ne nous donnent aucune garantie d’une véritable amélioration de la situation. N’avons-nous pas  vu se dessiner des enfers sous les yeux surpris de l’humanité alors qu’on lui promettait le paradis ? Car ici comme partout, chacun a quelque chose à vendre. Mais selon les enseignements de la Tradition, il ne peut y avoir de compromis. Il existe un ordre sacré que l’on respecte ou pas.  Nous négligeons encore et toujours le paramètre essentiel : le monde est une énergie en mouvement et cette énergie n’est en aucun cas le fruit du hasard. Elle est pensée, voulue, organisée. Et l’homme n’en n’est pas le propriétaire mais le partenaire.

Une crise globale exige une vision globale pour créer des solutions locales partagées par tous. Seul, le cercle, symbole commun à  toute l’humanité et porteur de sens, peut nous aider à tracer une ligne d’avenir.

 

Il reste au cœur d’une forêt vierge, dans des ashrams, des zaouias, des monastères, des êtres humains assis en cercle méditant sur ce qui n’a pas été et qui ne sera pas, l’Immuable. La source au centre du Cercle. La qualité absolue, indivisible, que porte chaque être humain en lui, faisant de nous des personnes uniques, à la saveur singulière, aux dons insoupçonnés ; non pas des numéros sur une liste interchangeable. Dans le Cercle du Vivant, chaque être est précieux car il a sa place à la seule condition qu'on laisse émerger en lui  son authenticité.  Mais encore une fois qui cela intéresse-t-il ? Qui enjoint l’homme à devenir lui-même ? On exige seulement de lui qu’il prenne part avec le plus d’efficacité possible  à la production. Sa vie se mesure à cela. L’homme est un ETP, un équivalent temps plein, huit heures de temps productif. Il est la composante d’une mesure et  lui-même est devenu une quantité standardisée ― et tout ce qui échappe  à l’encadrement est suspect, déviant, banni.

 Cependant une vérité demeure : « Tout ce que fait le pouvoir de l'Univers se fait dans un cercle. Le ciel est rond et j'ai entendu dire que la terre est ronde comme une balle et que toutes les étoiles le sont aussi. Les oiseaux font leur nid en cercle parce qu'ils ont la même religion que nous. Le soleil s'élève et redescend dans un cercle, la lune fait de même, et tous deux sont ronds. Même les saisons forment un grand cercle dans leurs changements et reviennent toujours là où elles étaient. La vie de l'homme est dans un cercle de l'enfance jusqu'à l'enfance, et ainsi en est-il pour chaque chose où l'énergie se meut[2]."

Á la croisée des chemins, l’humanité se trouve une nouvelle fois face à elle-même. Ecoutera-t-elle  les voies de la sagesse  qui s’élèvent pour essayer de la ramener  à une plus juste raison ? Aura-t-elle la force de quitter la trajectoire chaotique qu’elle poursuit ? Demeure une espérance, nous asseoir en Cercle et entendre la voix de la vie rejaillir du plus profond de nous-mêmes.  Comment  nous  réaccorder autrement avec les lois fondamentales du Vivant ? Et la première d’entre elle : le don et le partage qui incarnent  le lien entre l’esprit et la matière, ces deux faces du Vivant qui forment l’unité de nous-même.  Car le Nouveau, le jamais vu, n’est pas celui que nous prometent la publicité et les idéologues. le Nouveau, par-delà le bien et le mal, est présence de ce qui Est. Un éternel présent en perpétuel devenir, que l’on ne peut donc réfléchir, mettre en équation, en bourse  ou en packaging ; un éternel présent dont on ne peut être au contraire que le co-créateur et le co-naissant, ici et maintenant.

 Philippe Demaison

Article paru dans l’ouvrage, une vision spirituelle de la crise économique, Editions Yves Michel en 2012. 


[1]        Cf. Mircea Eliade, Les Aspects du Mythes, Édition Gallimard, Paris, 1963.

[2]          Hehaka Sapa, ou Black Elk, indien Oglala.

 

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