C'est dans un contexte singulier que nous nous préparons à une rencontre inspirante. Pour la première fois, nous entrons en retraite dans le site même où vécut Sainte Thérèse. Notre rencontre au Carmel de Lisieux portera sur la métamorphose de l'Amour. L'Amour selon Sainte Thérèse, c'est évidemment une immense leçon d'humilité, de pardon et de simplicité. C'est aussi l'apprentissage de la lutte contre soi-même, une alchimie extraordinaire de la souffrance : prendre sur soi la vilenie, le reproche, le manquement; préférer l'acidité du vinaigre décapant notre suffisance à la sucrerie des flatteries et des grandes embrassades hypocrites. C'est là, la prédilection des êtres spirituels. Nous évoquions récemment le maître Zen Kodo Sawaki et le rejet des infatuations du moi qui prennent tour à tour les masques névrotiques du triangle infernal : victime-bourreau-sauveur, dans lequel peu ou prou tout le monde s'immole aujourd'hui. S'il est difficile d'y échapper, c'est qu'il ne faut poursuivre aucun but personnel. Dans le monde, en particulier« spirituel », cela n'est pas le lot de tous. Ainsi à l’horizon de l'Amour de Thérèse se dresse la Croix où doivent mourir nos prétentions et nos ambitions; le besoin maladif de nous affirmer, ce développement personnel pathologique significatif de la crise d'identité intérieure que traverse l'occident. Alors même que Saint Jean de la Croix nous rappelle à l’évident paradoxe du Vivant : «  Tous les biens m'ont été donnés quand je ne les ai plus recherchés par amour. »

     L'amour à l'orée de son cœur de carmélite est un voyage sans compromission : une vision d’espérance, la libération de la servitude de l'ego absorbé dans l'amour magnétique du Vivant. C'est la vie et la voie que Sainte Thérèse choisit; qui s'imposera à elle sous la tutelle spirituelle du Christ. Elle renonce au mythe de la liberté (Cf. Trungpa) pour s'inscrire dans la dépendance au Ciel. Pas un ciel artificiel incarné par sa propre imagination, par des expériences extra-sensorielles liées au psychisme où, par un de ces artifices fumeux dont il a le secret, le moi devient lui-même son propre référent spirituel. Non, ici le Ciel s'incarne puissamment en la présence de sa mère spirituelle, la supérieure du Carmel Mère Marie de Gonzague. Et à lire l'histoire d'une âme on devine que cet amour n'est pas celui de la sensiblerie, de la jouissance océanique de la grande dissolution auquel nous invite l'arsenal pseudo-spirituel en action aujourd'hui. Ce n'est pas un amour de la séduction, c'est l'amour du Don qui va s'incarner par des actes : celui par exemple de s'appliquer à aimer et servir une sœur au caractère discourtois sans même lui dire. Nous sommes si loin de l'amour auto-satisfait, de l'entre-soi. C'est l'amour de l'amer, la mort de l'ego que chacun de nous, si en souffrance avec lui-même, prend bien soin d’éviter. C'est l'extinction dans la contemplation : l’accès à l’Être. Une voie qui demeure incompréhensible pour le commun des mortels puisque elle va à l'encontre de notre nature. C'est l'apanage de la sainteté, la voie des humbles, des petits, de ceux qui donnent et qui ne veulent plus prendre ; qui accueillent le négatif et redonnent le positif à l’instar de ce qu’écrit Gyelsé Tokmé : « Pendant que toute souffrance et la vilenie des êtres mûrissent en moi, puissent toutes les joies et ma vertu mûrir en eux ! » rejoignant l'enseignement du Christ : «  Il n'y a pas plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. » ( Jn 15,13).

      Quand elle voit un défaut, elle sait qu'il l'invite à regarder le mal : le mal lui-même; ce que la théologie de son temps appelle le démon et ce que la psychologie contemporaine désigna par Thanatos : l’instinct de mort et de destruction qui se repaît du sang et du malheur d'autrui. Elle le transforme, l’élève  et le purifie. En tire-t-elle vanité ? Non. Cela aussi ne lui appartient pas. C'est Jésus en elle qui agit. Les défauts sont siens tandis que la gloire est aux Cieux. De par sa profonde expérience de l'indigence ontologique de l'être, elle en tire une révélation, une voie: la petite voie qui sera son empreinte dans notre monde. Elle rejoint la cohorte des grands initiés qui avant elle, à l'instar du cheikh Akbar, Muyidin ibn Arabî, affirmait la totale indigence de la créature face au Créateur : «  L'indigence est un statut que seul peut percevoir celui qui transcende enfants et compagne. L'indigence est un statut qui s'étend à l'univers entier et je n'en exclus aucune créature. » ( extrait du chapitre 162 des « Révélations de la Mecque », Futûhât al-Makkiya)

     Ainsi la petite voie de l'amour de Sainte Thérèse porte l’inextinguible brûlure de l'absence Essentielle, qu'aucune humanité ne serait combler et que seul Sa présence apaise.

 

Philippe Demaison

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